Une fois les bases couvertes — bon statut juridique, rémunération arbitrée, trésorerie d'entreprise saine — la question suivante arrive vite chez les freelances dont les revenus dépassent ~50 k€/an : où placer mon épargne personnelle long terme ? Les deux véhicules les plus utilisés sont le PER (Plan Épargne Retraite) et l'assurance-vie. Ils répondent à des logiques différentes — l'un déduit à l'entrée, l'autre offre une fiscalité douce à la sortie — et le bon choix dépend de votre TMI actuelle, de votre âge, de votre besoin de liquidité et de votre situation familiale.
Cet article compare les deux placements en 2026, statut par statut (SASU, EURL TNS, micro), avec des cas chiffrés à TMI 11 %, 30 % et 41 %, puis explique pourquoi la plupart des freelances avancés finissent par combiner les deux.
Le PER en 2 minutes
Le PER individuel (PERin), créé par la loi PACTE de 2019, remplace les anciens contrats Madelin (TNS) et PERP. Sa mécanique fiscale tient en trois lignes :
- Vous déduisez le versement de votre revenu imposable l'année du paiement — l'économie d'impôt immédiate est égale au versement × votre TMI.
- Le capital est bloqué jusqu'à la retraite (sauf déblocage exceptionnel : achat résidence principale, invalidité, décès du conjoint, fin de droits chômage, surendettement).
- À la sortie, les versements sont imposés à l'IR (TMI de l'année de sortie) et les gains au PFU 31,4 % — ou globalement à l'IR si vous avez choisi de ne pas déduire à l'entrée.
Plafonds 2026 (PASS = 47 100 €) :
- TNS (EURL, EI au réel, micro) : 10 % du bénéfice + 15 % de la fraction entre 1 et 8 PASS, soit jusqu'à 87 135 €/an pour les très hauts revenus.
- Assimilé salarié (président SASU) : 10 % de la rémunération brute, plafonné à 10 % × 8 PASS = 37 680 €/an.
- Plafonds non utilisés des 3 années précédentes reportables.
L'assurance-vie en 2 minutes
L'assurance-vie est un contrat d'épargne souple : vous versez quand vous voulez, vous arbitrez entre fonds euros (capital garanti) et UC (actions, ETF, SCPI), vous récupérez votre argent à tout moment. Sa fiscalité tient en quatre points :
- Pas de déduction à l'entrée : vous versez de l'argent déjà fiscalisé (salaire net, dividendes après PFU).
- Pendant la phase d'épargne : aucune fiscalité tant que vous ne retirez pas. Les arbitrages internes (changer de fonds) sont neutres.
- Au retrait, après 8 ans : abattement annuel de 4 600 € de gains (9 200 € pour un couple marié/pacsé), puis PFU 7,5 % sur la fraction de gains issue des versements ≤ 150 k€ + 17,2 % de prélèvements sociaux = 24,7 % au total. Au-delà de 150 k€ versés, on revient à 12,8 % d'IR (PFU 30 %).
- Au décès : capital transmis hors succession, avec abattement de 152 500 € par bénéficiaire pour les versements effectués avant 70 ans (puis 20 % jusqu'à 700 k€, 31,25 % au-delà).
La transmission est l'atout structurel de l'assurance-vie : aucun autre placement ne permet de transmettre 152 500 €/bénéficiaire en franchise totale d'impôt à des personnes hors du cercle familial direct (concubin, ami, neveu, association).
Tableau synthétique : PER vs assurance-vie
| Critère | PER individuel | Assurance-vie |
|---|---|---|
| Déductibilité à l'entrée | ✅ 100 % du versement (dans le plafond) | ❌ Aucune |
| Disponibilité du capital | ❌ Bloqué jusqu'à la retraite | ✅ Disponible à tout moment |
| Fiscalité gains pendant l'épargne | Neutre | Neutre |
| Fiscalité à la sortie (versements) | IR à votre TMI de l'année | 0 (capital déjà fiscalisé à l'entrée) |
| Fiscalité à la sortie (gains, après 8 ans) | PFU 31,4 % | 4 600 €/9 200 € abattement, puis 24,7 % (versements ≤ 150 k€) |
| Transmission au décès | Soumis aux droits de succession standard (avec abattements famille) | 152 500 €/bénéficiaire en franchise (versements avant 70 ans) |
| Plafond annuel | 10–25 % du revenu (TNS), 10 % rémunération (SASU) | Aucun |
Comparatif selon votre TMI : qui gagne réellement ?
L'avantage du PER vient de l'écart entre votre TMI à l'entrée et votre TMI à la sortie. L'assurance-vie ne joue jamais sur la TMI à l'entrée — elle parie sur la durée et la sortie hors succession.
Hypothèses de simulation : versement unique de 10 000 €, horizon 20 ans, rendement net moyen 5 %/an (UC ETF), retrait total à terme.
TMI 11 % aujourd'hui, retraite probable à 11 %
| PER (TMI 11 %) | Assurance-vie | |
|---|---|---|
| Coût net du versement | 8 900 € (économie IR 1 100 €) | 10 000 € |
| Capital à 20 ans (×2,65) | 26 533 € | 26 533 € |
| Imposition à la sortie | −2 919 € (IR 11 % sur tout) − 1 047 € PS = −3 966 € | −3 081 € (gains 16 533 €, abattement 4 600 €, 24,7 % sur le reste) |
| Capital net | 22 567 € | 23 452 € |
| Rendement net du coût initial | +13 667 € sur 8 900 € engagés | +13 452 € sur 10 000 € engagés |
À TMI 11 %, le PER apporte une économie d'IR limitée. L'assurance-vie est équivalente voire légèrement supérieure en valeur absolue, et offre la liquidité avant la retraite. L'assurance-vie gagne.
TMI 30 % aujourd'hui, retraite à 11 %
| PER (TMI 30 %) | Assurance-vie | |
|---|---|---|
| Coût net du versement | 7 000 € (économie IR 3 000 €) | 10 000 € |
| Capital à 20 ans | 26 533 € | 26 533 € |
| Imposition à la sortie | −2 919 € (IR 11 % sur versements) − 5 188 € (PFU 31,4 % sur 16 533 € gains) = −8 107 € | −3 081 € |
| Capital net | 18 426 € | 23 452 € |
| Si l'économie IR (3 000 €) est réinvestie sur AV à 5 %/20 ans | +3 000 € → 7 960 € net après fiscalité AV | — |
| Capital net total (PER + AV de l'économie IR) | ~26 386 € | 23 452 € |
À TMI 30 % aujourd'hui et 11 % à la retraite, le PER reprend l'avantage à condition de réinvestir l'économie d'impôt. Sans réinvestissement, l'assurance-vie reste devant.
TMI 41 % aujourd'hui, retraite à 30 %
| PER (TMI 41 %) | Assurance-vie | |
|---|---|---|
| Coût net du versement | 5 900 € (économie IR 4 100 €) | 10 000 € |
| Capital à 20 ans | 26 533 € | 26 533 € |
| Imposition à la sortie | −7 960 € (IR 30 % versements + PFU 31,4 % gains) | −3 081 € |
| Capital net | 18 573 € | 23 452 € |
| Économie IR réinvestie en AV (4 100 € → 10 880 € net) | +10 880 € | — |
| Capital net total | ~29 453 € | 23 452 € |
À TMI 41 % aujourd'hui et 30 % en retraite, le PER l'emporte clairement — à condition (encore) de réinvestir l'économie d'impôt. C'est précisément le profil d'un freelance en pic d'activité (50–80 ans actif, 200 k€ de revenus, qui anticipe une retraite à 30 % de TMI).
Cas SASU — combiner PER salarial et assurance-vie
En SASU, le président est assimilé salarié. Son PER a un plafond de 10 % de la rémunération brute. Au-delà du PER, deux options pour faire fructifier la trésorerie :
- Distribuer en dividendes (PFU 31,4 %), puis verser sur une assurance-vie personnelle.
- Laisser dans la société et investir la trésorerie via un compte-titres ou des SCPI personne morale (cf. notre article Investir la trésorerie SASU/EURL 2026). À noter : l'assurance-vie est interdite aux personnes morales, c'est uniquement à titre personnel après distribution.
Cas chiffré : SASU 80 k€ CA
Un président SASU dégage 50 k€ brut de salaire et veut placer 8 000 € sur le long terme. Trois stratégies comparées en 2026 :
| Stratégie | Coût d'opportunité | Capital net à 20 ans |
|---|---|---|
| PER 8 000 € (TMI 30 % salaire) | Économie IR 2 400 € → coût net 5 600 € | ~14 740 € (sortie TMI 11 %) |
| Dividendes 8 000 € → assurance-vie | Coût brut sur l'EI société : 8 000 € + IS 1 200 € si bénéfice + flat tax 31,4 % = 13 240 € engagés pour 5 488 € versés sur AV | ~12 870 € au décès (transmission hors succession partielle) |
| PER 5 000 € + AV 3 000 € (combiné) | Économie IR 1 500 € + AV directe → coût net 6 500 € | ~16 200 € (sortie progressive) |
Le combiné PER + AV est presque toujours optimal en SASU dès lors qu'on est au-dessus de la TMI 30 %. Le PER capte la déduction immédiate, l'AV capte la liquidité et la transmission.
Cas EURL TNS — pourquoi la majoration TNS rend le PER imbattable
En EURL à l'IR (gérant TNS), la majoration de 15 % sur la tranche 1–8 PASS porte le plafond PER à des hauteurs inaccessibles aux salariés. Pour un bénéfice imposable de 80 000 €, le plafond PER atteint ~12 935 €/an contre 8 000 € en SASU à rémunération équivalente.
Combiné à une TMI 41 % typique d'un freelance en pic, le PER permet de récupérer immédiatement 5 300 €/an d'IR, soit 53 % du versement.
Cas chiffré : EURL TNS 60 k€ de bénéfice
| PER 7 935 € (plafond) | Assurance-vie 7 935 € | |
|---|---|---|
| Coût net | 5 555 € (économie IR 30 % = 2 380 €) | 7 935 € |
| Capital à 25 ans (×3,39 à 5 %) | 26 900 € | 26 900 € |
| Imposition à la sortie (TMI 11 % retraite) | −6 000 € | −2 700 € |
| Capital net | 20 900 € | 24 200 € |
| + économie IR 2 380 € réinvestie en AV (×3,39, fiscalité AV) | +7 250 € | — |
| Total PER + AV | ~28 150 € | 24 200 € |
En EURL TNS avec TMI 30 % et retraite à 11 %, le PER + réinvestissement de l'économie d'impôt en AV bat l'assurance-vie seule de ~16 %. C'est le scénario type des freelances libéraux (consultants, devs, médecins, avocats).
Cas micro-entrepreneur — l'assurance-vie reste reine
En micro-entreprise, le bénéfice imposable est calculé après abattement forfaitaire (71 %, 50 %, 34 % selon l'activité). Le plafond PER se calcule donc sur ce bénéfice fiscal, qui est souvent bien inférieur au CA réel.
Exemple : un micro BNC 60 k€ CA → bénéfice fiscal après abattement 34 % = 39 600 € → plafond PER = 4 710 € (plancher à 1 PASS). Si la TMI tombe à 11 % grâce au quotient familial ou à la fraction épargne-retraite, l'économie d'impôt est de 518 € seulement.
Dans ce cas, l'assurance-vie est presque toujours préférable : pas de blocage, pas de plafond, fiscalité douce après 8 ans, transmission. Le PER ne devient intéressant qu'à partir d'une TMI 30 % avec un fort volume de bénéfice (BIC services 70 k€+ ou BNC 50 k€+).
Quand combiner les deux ?
Pour la majorité des freelances avancés (CA > 70 k€, TMI ≥ 30 %), la stratégie optimale n'est pas un choix binaire mais un arbitrage :
- 1ère couche : PER au plafond annuel — capter l'économie d'impôt immédiate, surtout en année à forte TMI ou avec reliquats reportables.
- 2e couche : assurance-vie pour le surplus — liquidité, flexibilité, transmission. Idéalement multi-supports (2 contrats minimum) pour optimiser l'abattement 4 600 € × 2 si vous êtes marié/pacsé.
- 3e couche : compte-titres / PEA — quand les plafonds PER et la capacité d'épargne dépassent les besoins de l'AV (au-delà de 30–50 k€/an d'épargne, ce qui est rare hors top 5 % des freelances).
Règle pratique : versez systématiquement sur le PER avant le 31 décembre (pour déduire sur les revenus de l'année), puis arbitrez le reste sur l'AV. La date d'ouverture de l'AV compte (date d'ouverture = point de départ des 8 ans, peu importent les versements ultérieurs) — donc ouvrez votre assurance-vie le plus tôt possible, même avec 100 €, pour faire courir le compteur.
Pièges à éviter
Ne pas confondre l'assurance-vie personnelle et l'assurance-vie société. L'assurance-vie est interdite aux personnes morales (cf. art. L132-1 Code des assurances). Une SASU ou EURL ne peut pas souscrire une assurance-vie. Pour placer la trésorerie d'entreprise, il faut un compte-titres personne morale ou des SCPI.
Ne pas négliger la qualité du contrat. Les contrats bancaires traditionnels (LCL, BNP, Société Générale) ont des frais d'entrée 3 %, frais de gestion UC 1 %, frais d'arbitrage. Préférez les contrats en ligne (Linxea Spirit 2, Yomoni, Meilleurtaux Placement, Boursorama Vie) avec 0 % d'entrée et ≤ 0,6 % de frais UC.
Ne pas oublier la clause bénéficiaire. Une clause mal rédigée peut faire perdre l'avantage successoral (152 500 €/bénéficiaire). Évitez la clause type « mes héritiers » et nommez nominativement vos bénéficiaires en utilisant la clause notariale en cas de patrimoine complexe.
Ne pas verser au-delà du plafond PER. L'excédent n'est pas déductible et reste tout de même bloqué — c'est la pire combinaison. Vérifiez votre plafond sur votre dernier avis d'imposition (rubrique « Plafonds d'épargne retraite ») et celui des 3 années précédentes (reportables).
Attention au déblocage anticipé du PER. En cas de retrait pour achat de la résidence principale, les versements déduits sont réintégrés à l'IR (mais pas au PFU sur les gains) — un effet de cumul potentiellement douloureux si le retrait est massif sur une seule année.
Ce qu'il faut retenir
À TMI faible (0–11 %), l'assurance-vie gagne presque toujours : la déduction PER est anecdotique, la liquidité et la transmission justifient le choix. À TMI 30 % et 41 %, le PER reprend l'avantage à condition de réinvestir l'économie d'impôt — sans quoi l'assurance-vie reste compétitive grâce à sa fiscalité de sortie douce.
Pour un freelance en pic d'activité (CA > 80 k€, TMI 41 %) en SASU ou EURL TNS, la combinaison PER au plafond + AV ouverte tôt et alimentée régulièrement est la stratégie qui maximise à la fois l'efficacité fiscale, la flexibilité et la transmission. Le PER n'est pas l'ennemi de l'assurance-vie : ils sont complémentaires.
Pour calculer votre TMI exacte selon votre statut et votre situation familiale (le quotient familial peut faire chuter la TMI de 30 % à 11 %), notre simulateur intègre l'IR, le PFU et l'impact des dividendes en temps réel.